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Chasseur De Bots

This is a mirror for the e-book Chasseur De Bots by Fabrice Demurger.

Chapitre 1

Au vu des scores qui s’étaient affichés pendant le chargement du jeu, la partie avait commencé depuis un bon moment lorsque le héros fit irruption sur le serveur. Nilstorm savait que toute arrivée tardive au sein d’une bataille ayant déjà atteint son rythme de croisière met le joueur en situation d’infériorité. Conscient de sa vulnérabilité, il ne soupçonnait cependant pas la grosse baffe qui l’attendait. Ayant malencontreusement, par le plus pur des hasards, atterri en plein champ de bataille, au beau milieu de quatre guerriers surarmés et survoltés, il fut instantanément salué par une foudroyante avalanche de missiles, et réduit en cendres sans même avoir l’ombre d’une chance d’esquisser le moindre mouvement.

45 SECONDES DE ROUTINE DANS L’ENFER DE WAR§OW

″ Ouch !!! Les enfoirés ! Nilstorm desserra la mâchoire tout en grommelant. Hum… Pour l’échauffement, on verra une autre fois…

Il appuya sur la touche de tir et se matérialisa dans une petite pièce d’eau, sorte d’alcôve rectangulaire, encastrée dans le grand rempart en pierres taillées, et donnant sur le jardin, qui justifiait son nom par la présence en son centre d’un bassin et d’une fontaine murale. D’emblée, il plongea au fond du réservoir pour y ramasser une boite de grenades dont il connaissait l’emplacement. Trois secondes plus tard, Nilstorm pointa son nez à l’extérieur. Il n’y avait personne à l’horizon, son premier geste fut de se ruer au centre de la petite cour, en direction de la recharge de bouclier (une bleue, à 100 points) qui flottait à quelques centimètres du sol. Il quitta la pénombre et s’élança sur le parvis. Vaguement inquiet, car n’ayant en poche que son arme de base et quelques grenades, le joueur avait brièvement évalué la situation, puis échafaudé plusieurs itinéraires susceptibles de le conduire à un gros flingue. Pour l’heure, à vrai dire, à la moindre altercation, il ne donnait pas cher de sa peau. Quelque part, forcément pas très loin, dans ce mouchoir de poche qui tient lieu d’arène, six autres furieux, manifestement inconditionnels du bazooka, s’en donnaient à cœur joie, bondissant comme des démons et s’entre-déchirant dans la plus totale jubilation, sous une pluie harcelante de roquettes, dont l’écho parvenait sans peine jusqu’aux oreilles de Nilstorm. Ce bouclier ne constituait pas le bonus le mieux approprié avec lequel il pourrait rejoindre dignement la mêlée, mais grâce à sa longue expérience de gamer, il savait qu’il ne fallait pas négliger un tel accessoire.

À mi parcours, tandis qu’il s’approchait à grandes enjambées de l’objet tout en jetant un coup d’œil sur la droite, vers le grand portail qui donne sur la cour principale, le profil d’un gladiateur se découpa brusquement dans l’embrasure. Ce coin de la terrasse était dans la pénombre, mais le joueur identifia instantanément le type d’arme que brandissait son adversaire : une mitrailleuse lourde. Alerte ! Gros danger en vue ! Tant pis pour l’armure, il bifurqua à 90 degrés et fonça tout droit sur le premier abri qui se présentait à lui, en l’occurrence, un tunnel bas de plafond, assez faiblement éclairé. Déjà, l’autre, instinctivement, envoyait la purée. Nilstorm n’était plus qu’à deux ou trois mètres de l’entrée du couloir, il exécuta un grand saut en avant, grâce auquel il s’extirpa in extremis de la trajectoire d’une rafale de clous brûlants, qui finit lamentablement sa course sur la paroi du tunnel, en simulant une nuée crépitante d’éclats de roche.

La galerie formait un coude peu après, offrant au joueur en fuite un refuge temporaire. Nilstorm eut le raisonnement suivant : à moins qu’il ne soit cruellement blessé et en priorité à la recherche d’un bonus de santé, le type s’est très probablement jeté à sa poursuite. Devant lui, une longue portion de tunnel, sans le moindre obstacle pour se mettre à couvert. Pas terrible. Il y a bien un fusil à plasma, tout au bout du couloir, en haut des escaliers menant au large balcon de la tour fortifiée qui domine la cour principale. Avec un peu de chance, il pouvait atteindre l’arme et riposter. Mais son poursuivant avait certainement fait le même calcul que lui. Dans la cour, lorsque Nilstorm était complètement exposé à l’éclairage de la pleine lune, l’autre avait probablement tout de suite noté l’absence d’une arme véritablement dissuasive entre ses mains. Le héros stoppa net et fit brusquement demi-tour. Faisant face à l’angle du couloir qu’il venait de franchir, tout en reculant de quelques enjambées, il arma une grenade, attendit quelques fractions de secondes, et, se fiant au bruit des pas du guerrier, lança le bras approximativement à l’horizontale. Après une chute en légère courbe, le petit engin de mort ricocha sur le sol. Au même moment, l’assaillan t jaillit dans le champ. Il était en plein dans l’axe et n’eut même pas le temps de prendre la moindre initiative. La grenade, au deuxième rebond, lui faucha les jambes et explosa instantanément. Des lambeaux de chair volèrent aux quatre coins du couloir.

″ Tiens ! Mange tes dents !

Nilstorm exultait, son perso poussa un bref cri de guerre en brandissant le poing. Ce genre de coup réussit une fois sur dix. Si le gladiateur avait marqué la moindre pause avant de s’engager dans la seconde partie du couloir, s’il n’était pas resté au beau milieu de l’allée, il aurait facilement pu battre promptement en retraite, ou faire un écart et déjouer le piège sans subir le moindre dégât. Mais il avait présumé un peu trop vite de la passivité de sa proie. Résultat, au centre d’une mare de sang qui constituait la plus grosse trace de son ancien propriétaire, la mitrailleuse tendait les bras à Nilstorm. Bien évidemment, il s’en empara aussitôt.

Les affaires se présentent pas trop mal, songea-t-il. Un adversaire humilié par un bon vieux kill à la grenade à main (c’est toujours très râlant de se faire avoir par un procédé aussi archaïque et aussi aléatoire), la récompense bien concrète que représentait cette mitrailleuse rotative dont le chargeur est presque plein, un niveau de santé encore intact, bref, il y a de quoi être optimiste pour la suite des événements. Du moins, c’est ce qu’il croyait.

Nilstorm, un gamer, est en plein Deathmatch sur Internet. Ayant rejoint la partie quelques minutes après le début des hostilités, ses adversaires, chauffés à blanc, ne lui font aucun cadeau. Tandis qu’il est poursuivi dans un couloir par un combattant équipé d’une mitrailleuse lourde, il réussit un joli coup à la grenade, augurant, à tort, le meilleur pour la suite des événements.

45 SECONDES DE ROUTINE DANS L’ENFER D’UN QUAKE-LIKE - SUITE

Alors qu’il faisait volte-face, s’apprêtant à ressortir dans la cour, histoire de voir si le bouclier bleu était encore là, un violent souffle le projeta en arrière, lui arrachant la tête et les membres supérieurs, tandis que le reste de sa carcasse exécutait une grotesque pirouette avant de choir lamentablement, telle une marionnette disloquée. Un autre guerrier, vraisemblablement sur les talons de la fraîche victime de Nilstorm, avait surgi à l’entrée du couloir et ouvert le feu au bazooka. Imparable, à cette distance. Le joueur avait eu juste le temps d’entr’apercevoir, à la limite de son champ de vision, la roquette en plein vol. Curieusement, alors que cette apparition avait frôlé le subliminal, sa rétine avait saisi une image très nette du projectile à ailettes. Représenté sous la forme d’un imposant objet 3D, celui-ci était sur le point de s’écraser et de libérer toute sa puissance explosive contre le mur, à moins de deux mètres de Nilstorm.

″ B….l de M…e !!! pesta le joueur, le cœur bondissant, alors que l’image de la roquette refusait de se laisser chasser de son cerveau, malgré la confusion ambiante et un sentiment de colère mêlé de frustration naissant.

Après avoir décrit quelques roulés-boulés, la tête de son perso, les yeux toujours grands ouverts, avait fini sa course par une sanguinolente glissade sur l’oreille droite, le regard tourné vers l’arrière. Notre héros, avec un point de vue en contre-plongée assez peu habituel, eut le loisir de contempler son agresseur, un cyberpunk massif, aux bras nus couverts de tatouages, avec une crête faite de longues pointes métalliques et un plastron de hockeyeur hérissé de clous, qui, enjambant les restes fumants en poussant un ricanement lugubre, s’enfonça dans le couloir.

″ Allez !!! Magne-toi !!! Nilstorm, d’un index agacé, meublait la brève interruption de l’image qui précède son retour dans la partie en écrasant - tout à fait inutilement - la touche de tir, avec de multiples pressions. Ce laps de temps n’excède jamais plus de deux ou trois secondes, mais Nilstorm s’en prenait quand même à la lenteur du chargement.

Il entra à nouveau dans le jeu, à une extrémité de la cour principale du niveau. Cette zone ouverte de grande dimension a été conçue pour être le passage de prédilection des joueurs. Elle recèle quelques bonus de santé et d’artillerie fort intéressants, dont les deux armes fétiches de la plupart des joueurs, à savoir le lance-roquettes et le fusil–harpon (une longue carabine équipée d’une lunette de visée, au look assez peu réaliste, mais ultra redoutable entre les mains d’un expert). Le lieu, qui constitue habituellement le théâtre de la plupart des empoignades, se présente comme un grand jardin arboré savamment agencé. Le Level Designer, en partant d’une forme d’arène, s’était inspiré de règles esthétiques et techniques paysagères d’une rigoureuse symétrie pour ériger, au beau milieu de l’endroit, dans une cuvette de profondeur modeste, un labyrinthe à double entrée, composé de haies bien évidemment taillées au cordeau, et desservi par plusieurs larges escaliers. Sur le plan du gameplay, le truc un peu spécial de l’endroit qui rend cette carte particulièrement fun, c’est que le lance-roquettes et le fusil-harpon sont tous deux exhibés sur un socle en pierre, au centre exact du labyrinthe. L’accès à ces appâts de choix s’avère donc assez problématique, vu la distance à parcourir et la totale exposition aux tirs ennemis (les buissons sont complètement perméables aux projectiles et juste assez hauts pour qu’on ne puisse pas les franchir d’un saut ).

Le héros, face au jardin, vit immédiatement le guerrier qui, en contrebas, lui tournait le dos et courait en direction de l’entrée du labyrinthe. Comme le témoignait le logo aux initiales du jeu, peint à l’arrière de son gilet de protection, c’était un bot. Une proie facile pensa Nilstorm. Les bots, bien que pourvus eux aussi d’un syst ème de points d’expérience, ont été bridés par les programmeurs de manière à ce qu’ils ne puissent pas acquérir une puissance supérieure à celle du commun des joueurs. En vieux brisquard du Shoot 3D qu’il était, Nilstorm possédait un niveau largement au dessus de la moyenne et n’allait pas se laisser impressionner par un bot. De sa position, le joueur avait le choix. Soit il emboîtait le pas du bot, afin de s’approcher suffisamment près pour lui régler son compte, en trois ou quatre tirs du flingue de base, éventuellement en visant à travers les haies. Soit il s’engageait dans la seconde entrée, toute proche de lui, bénéficiant d’une avance qui lui permettrait d’atteindre l’emplacement du lance-roquettes avant l’autre. Suivant une impulsion, le joueur opta pour la première solution. Nilstorm, mettant à profit sa bonne connaissance des méandres du dédale, parvint à deux reprises à blesser et ralentir sérieusement le gladiateur programmé, en tirant à travers le feuillage. Ils n’étaient plus séparés que de quelques mètres, un dernier pruneau bien placé devrait lui régler son compte. Nilstorm visa la tête et fit feu. Manqué ! Le bot a bifurqué au moment même et il ne lui reste plus qu’un bout de ligne droite à parcourir pour atteindre le lance-roquettes. Le joueur piqua un sprint, gardant espoir d’intercepter son adversaire en lui collant une balle dans le dos. Mais il surgit trop tard. Le bot avait ramassé l’arme et fait demi-tour. Nilstorm, en plein dans le sillage du missile, fut illico réduit à l’état d’éclaboussure. Sentant monter en lui une irrépressible poussée de rage, il parcourut en diagonale l’écran de ses statistiques.

″ Ça commence à bien faire, cette histoire ! En trente secondes, ça fait trois fois que je me fais exploser la tronche !! Non mais, c’est quoi ce cirque ???

L’éblouissement provoqué par l’éclair de téléportation qui précède l’apparition du joueur dans l’arène ne s’était pas encore totalement dissipé, mais Nilstorm avait déjà reconnu les lieux. Il était sur le balcon au sommet de la tour qui domine le grand jardin, avec au premier plan le fusil à plasma, bien en évidence, au centre du perron. Il pensa aussitôt au cyberpunk qui, quelques instants plus tôt, dans le tunnel, avait pris la direction des escaliers. À tous les coups, le keum a fait le détour par la petite salle secrète où sont stockées les munitions pour le lance-roquettes, pensa le joueur. Logiquement, il allait rappliquer sous peu. Les quelques dizaines de marches étroites, en colimaçon, de surcroît assez raides, lui donnait, estima-t-il, deux à trois secondes de répit. Mais avant tout, elles mettaient le punk dans une position d’infériorité évidente.

″ Yeah ! !

Le joueur n’allait pas passer à côté de cette excellente occasion de lui faire passer au plus vite le goût de sa toute récente victoire, au gros primate hirsute. Il s’empressa de ramasser le fusil et de s’en équiper. Tournant les talons, il s’arrêta sur le seuil des escaliers, la mire pointée en contrebas et tendit l’oreille, le cœur battant, tout en retenant son souffle. Lorsque l’autre apparut, Nilstorm ouvrit instantanément le feu et balaya tout le champ à hauteur de ceinture. Le fusil, doté d’une fréquence de tir presque aussi soutenue que celle de la mitrailleuse rotative, expulsa une longue salve de boules de plasma qui, se propageant dans tout l’espace vital du cyberpunk, explosèrent au premier contact, sur les marches, sur le mur et sur le guerrier lui-même. Manifestement, ce dernier avait récupéré le bouclier bleu, tout à l’heure, lors de son passage dans le petit jardin. Le cumul des dégâts directs et indirects entama sérieusement son capital de points d’armure et de points de vie, mais il avait encore suffisamment d’énergie pour tenter de sauver sa peau. Toujours sur sa lancée, quelque peu gêné par les volumineuses boules de plasma qui remplissaient son champ de vision, il tira une roquette au jugé. Cependant, Nilstorm avait accompagné sa première rafale d’un strafe (déplacement latéral) sur le côté dro it. L’ogive frôla ce dernier et s’écrasa sur le plafond, à plusieurs mètres de lui, sans résultat. Le cyberpunk, réalisant qu’il était en fâcheuse posture, bondit pour franchir les dernières marches, tout en gardant le doigt appuyé sur la touche de tir, de manière à faire feu dès la fin du rechargement de son arme. Il rectifia approximativement sa visée et lâcha un deuxième projectile, en direction du mur le plus proche de sa cible. Nilstorm, grâce à sa bonne connaissance de la cadence du lance-roquettes, anticipa sans peine la deuxième roquette. Juste avant l’impact, il strafa contre le mur opposé et, afin de s’éloigner au plus vite du rayon d’action de l’explosion, d’une puissante détente, il plongea sur son adversaire. Il est intéressant de noter que ce dernier geste avait en partie été insufflé par une soudaine bouffée d’héroïsme hargneux, presque inconsciente de la part du joueur, mais aux intentions très claires : jouer les prédateurs et intimider le gibier.

″ Banzaï !!!

À bout portant, alors que ses pieds n’avaient même pas encore repris contact avec le sol, il remit une deuxième couche, en plein dans la poire du cyberpunk qui n’avait pas atteint le perron. La rafale défonça le guerrier au niveau du poitrail, séparant dans un nuage de sang la tête du plastron bardé de clous. Le corps disloqué bascula en arrière, pour échouer sur le dos, quelques marches plus bas. Nilstorm contrôla rapidement son niveau d’énergie, tout en ramassant le bazooka. Son compteur affichait 62 points de vie et il se rappela que les batteries de son bouclier étaient toujours à plat, ce qui l’incita à ne pas s’attarder davantage sur son succès. Pas la peine de compter sur le bouclier bleu, pensa le joueur, c’est le plus près, mais il ne réapparaîtra pas avant plusieurs dizaines de secondes. Bon. Allons voir ce qui se passe dans la grande cour.

En 45 secondes de jeu, Nilstorm, le héros, a eu le temps de se faire descendre trois fois et de remporter deux kills. Pour les non-initiés, ça peut paraître beaucoup, mais il faut savoir que dans un jeu de ce genre, ça correspond à une petite moyenne. Selon la taille de l’arène, la nature des armes disponibles, le nombre et le style des joueurs, la boucherie peut atteindre des cadences largement supérieures, avec fréquemment des pics d’intensité de plusieurs frags à la seconde. Vivre un de ces instants de totale frénésie tourbillonnante est une expérience unique en son genre. Les joueurs, stimulés par de puissantes décharges d’adrénaline à répétition, galvanisés par le stress, la rapidité de l’action et par toute cette sauvagerie virtuelle, se retrouvent dans un vertigineux état de conscience, débordant d’une exaltante animalité.

45 SECONDES DE ROUTINE DANS L’ENFER D’UN QUAKE-LIKE - RETOUR À LA REALITE

Mais revenons-en à notre personnage. Après quelques menues difficultés à se mettre dans le bain, Nilstorm avait repris le contrôle de ses émotions pour s’engager vraiment dans la partie. Il n’allait pas tarder à prendre les rênes de la danse, en compagnie d’un Space Ranger à tête de lézard, qui, se détachant du lot, s’avéra non seulement être un virtuose du lance-roquettes, mais aussi un très fin sniper. Le match tourna au duel, ou plutôt à une joute par victimes interposées, au cours de laquelle ils comptabilisèrent tous deux jusqu’à plus de cinquante kills d’avance sur le peloton. Après presque deux heures de jeu, Nilstorm, prenant l’ascendant sur son principal adversaire grâce à sa très bonne maîtrise de toutes les subtilités de l’arène (la disposition des armes, la configuration des décors, les différents chemins critiques entre les points nodaux du tableau), remporta la victoire, avec huit points d’avance sur le Ranger.

Alors que le tableau des scores finaux s’affichait sur tous les écrans, les joueurs, tous anglophones, à l’exception de Nilstorm, échangèrent un ou deux brefs commentaires d’usage, en mode texte.

″ [gg]

Ôtant son casque, Nilstorm se dressa de sa chaise. Tout en étirant ses articulations, endolories par une longue station immobile, il quitta la partie et éteignit son PC en quelques raccourcis-clavier. Avisant dans l’obscurité la canette de cola en équilibre au sommet de son 17 pouces, il épancha une vague soif avec quelques gorgées de boisson tiède et éventée, puis se vautra lourdement sur son plumard, un matelas affaissé, flanqué au travers d’un sommier sans pieds posé à même le sol. Il tourna la tête en direction du vieux réveil électrique, posé sur la moquette, à la hauteur de son regard. Les gros chiffres rouges électroluminescents indiquaient quatre heures et quart.

″ Ouh la !!! Petit soupir réprobateur de Nilstorm. Pfff… T’es vraiment pas raisonnable, vieux…

Roulé en boule dans son sac de couchage, les yeux fermés, il s’adonna encore un instant à la douce satisfaction de sa jolie prestation guerrière, à peine attentif aux bribes d’images de la longue bataille, qui se télescopaient à grande vitesse dans son cerveau. Des couloirs qui défilent, des éléments de décor, des explosions en tout genre, des bonus d’armes qui flottent au raz du sol, des corps déchiquetés et projetés en l’air, des guerriers qui courent dans tous les sens, etc. Son organisme évacua doucement les dernières traces de tension nerveuse, il sombra dans un sommeil sans rêves.

Trois heures plus tard, qui pour Nilstorm, passèrent comme cinq minutes, le réveil entonna sa ritournelle stridente et digitale. Le jeune homme, d’abord insensible pendant un bon moment à l’odieuse mélopée, finit par réagir. Il lança le bras et, tâtonnant du bout des doigts, les paupières toujours closes, gonflées par le manque de sommeil, éteignit la sonnerie. Luttant contre une impérieuse envie de replonger derechef dans les bras de Morphée, il cligna des yeux avec précaution dans la semi-obscurité.

″ Bon allez… Debout !

Comme chaque matin, son premier geste fut d’allumer l’ordinateur pour vérifier s’il avait reçu des messages pendant la nuit. Alors que le système d’exploitation lançait la procédure de démarrage, Nilstorm fit le tour du bureau, alla jusqu’à la fenêtre à l’opposé de sa machine, en vis-à-vis de l’écran, ouvrit le battant et poussa les vieux volets en tôle. Il détourna la tête et plissa les yeux pour éviter d’être ébloui, frissonnant quelque peu dans son jogging et tricot de peau sous l’effet d’une bouffée d’air matinal.

Son esprit, victime de symptômes assez comparables à ceux d’une gueule de bois, restait passablement embrumé. Il savait qu’il fallait s’activer mais ne parvenait pas encore à vi sualiser la première étape de la marche à suivre… Ah oui… Le petit déj’… Bon… La cuisine. Tandis qu’il retraversait le studio en diagonale, contournant le poste de travail (un vieux bureau métallique, recyclé depuis plusieurs années déjà en meuble d’ordi, sans la moindre place pour écrire) son coude effleura un objet de faible poids. Ce n’est que lorsqu’il se rendit compte que la boite de Cola était en train de se déverser sur son clavier qu’il se réveilla totalement. Ce retour à la réalité fut ponctué par un Et M…e !!! retentissant. La panique soudaine l’amena à agir avec promptitude. Il releva la canette, s’engouffra dans le réduit qui faisait office de kitchenette, s’empara de l’essuie-tout. Tout en utilisant l’index et le majeur de sa main droite comme axe d’évidement, il déroula une longue bande de papier absorbant, tamponna rapidement de la main gauche les gouttelettes qui perlaient sur les touches du pavé numérique.

Alors qu’il s’évertuait à éponger tant bien que mal les résidus de liquide poisseux entre les interstices du clavier, il s’invectivait lui-même, furieux d’avoir attenté à l’intégrité de sa machine, cette imposante masse beige vers laquelle tout l’espace du studio était orienté. D’une propreté presque toujours impeccable, en vertu d’une lutte draconienne sans fin, quasi maniaque, contre les effets électrostatiques inhérents à ce type d’équipement, l’écran, l’unité centrale et les enceintes étaient sertis, tel des joyaux, dans le désordre de la pièce. Nilstorm, d’ailleurs, se demandait parfois si cet ordinateur n’était pas en fait le centre vital de son appartement, tout le reste étant plus ou moins dévoué à son bon fonctionnement. Le lit, la petite cuisine et la salle de bain servant à l’entretien de l’utilisateur, et l’utilisateur étant lui-même en charge du fonctionnement régulier de la machine.

Hélas, rappelé à l’ordre par son réveil qui prenait un malin plaisir à lui témoigner de l’implacable défilement du temps, il lui fallait remettre à plus tard la réparation complète de sa maladresse. Petit saut au coin cuisine. Le fond de la casserole en alu portait encore les traces de lait bruni du petit déj de la veille et de l’avant-veille. Tant pis, elle ferait l’affaire. Ah non ! la brique dans la porte du frigo était presque vide. Laisse béton. De toute façon, Nilstorm n’avait plus le temps. Il lui faudrait se contenter d’un fond de jus d’orange et de trois ou quatre cuillerées de blé soufflé, puisées à même la boite. Tout en mastiquant avec précipitation ce que sa sœur nommait des granulés pour veau , debout devant l’évier, machinalement, il suivait du bout du doigt le contour des dernières lettres de la marque des céréales, Earthquaker . En se penchant au dessus du bac rempli de vaisselle sale, il jeta un œil par la petite lucarne. Ouais, va faire beau au cimetière aujourd’hui, c’est déjà ça. Pendant qu’il se dirigeait vers la pile de linge éparpillée sur le sol, qu’il enfilait son pantalon de travail (un treillis difforme) et qu’il tentait de débusquer à l’odeur un t-shirt potable, il ne pouvait s’empêcher de jeter de brefs regards inquiets vers sa bécane, un peu comme s’il épiait une personne souffrante dont il aurait voulu estimer les dégâts internes de sa maladie.

Ses derniers mouvements avaient été rodés des dizaines de fois. En moins d’une minute il se brossa les dents, saisit un livre tout écorné posé sur une chaise à côté de l’entrée, empoigna son blouson, empocha ses clés au vol, claqua la porte et descendit en courant les quatre étages. Traversant le hall d’entrée, il reprit son souffle devant le seuil du sous-sol, tout en palpant nerveusement les larges poches de son pantalon.

″ C’est pas trop tôt ! grommela-t-il en mettant finalement la main sur le trousseau. B…l, qu’est–ce que ça fichait dans ma poche de droite ?

Il donna un rapide tour de clé dans la serrure archaïque. La porte s’ouvrit d’un seul coup, dévoilant l’escalier sombre qui menait aux boxes du sous-sol. Nilstorm appuya, ou plutôt donna une claque à l’interrupteur, allumant dans le long passage terne aux murs bruts de décoffrage, deux néons, faisant clignoter un troisième (celui-là était au bord de la rupture). Quatre angles de couloir et une ouverture de cadenas plus tard, il extirpait son VTT du fatras d’objets entassés au fil des années et des au cas où . Pendant son retour à la surface, comme chaque matin, il ne put s’empêcher de comparer les méandres du sous-sol à un de ces décors glauques qu’on trouve dans les Shoot 3D, s’amusant à imaginer qu’à chaque recoin, il pouvait tomber sur un guerrier embusqué.

En slalomant gaillardement entre les files de voitures, lui revenait en mémoire l’âpre combat de la nuit. Notamment, cette poursuite du bot dans le labyrinthe végétal qui s’était mal terminée pour lui. Après coup, il analysait avec une parfaite lucidité les raisons qui l’avaient conduit à la faute. D’abord, un léger excès de confiance, dû à l’infériorité théorique du bot. Mais surtout, un élan de colère mal contrôlé, assorti d’un irrésistible désir de revanche immédiate. Il n’en avait pas fallu davantage. Et plutôt que de choisir l’option la plus raisonnable, c’est à dire s’engager dans la deuxième entrée du labyrinthe, afin de parvenir à coup sûr au lance-roquettes avant son adversaire, il s’était bêtement jeté à ses trousses, dans une course fébrile qui s’est soldée par un échec. Tant qu’il n’aurait pas trouvé le moyen de vivre le stress d’un Deathmatch avec un complet détachement, une maîtrise totale de ses émotions, Nilstorm resterai du mauvais côté du fossé qui sépare les bons joueurs des grands joueurs. Plus facile à dire qu’à faire se dit-il. Sur ce constat un peu amer, il reprit ses esprits et fixa son attention sur le feu rouge, impatient de donner le coup de rein qui l’engagerait dans la rue du cimetière.

(*) Traduction : [bonne partie]

Chapitre 2

Paris, Esplanade de la Défense, 17h45, mardi 9 avril 2002. Juste derrière moi, la tour de l’Europe en impose grave, avec ses 45 étages de large façade brune et miroitante. À la faveur du crépuscule, j’ajuste mon col roulé et vérifie mon harnachement. Dans quelques minutes, muni de ces quatre ventouses à système de dépression pneumatique, je vais attaquer l’ascension de la gigantesque paroi de verre et m’infiltrer au 44ème niveau. C’est ici que se trouvent les locaux de Durfort 3D Studio, la société de développement à qui le monde doit WARSOW, le jeu de tir qu’il n’est plus la peine de présenter. Et puis non, finalement, je vais prendre l’ascenseur. De toute façon, j’ai rendez-vous avec Brian Durfort et Ivanoé Lebreton, les géniteurs du chef d’oeuvre. Ils m’attendent pour une interview de deux heures, au cours de laquelle nous allons faire le point sur les arcanes du jeu qui, voici maintenant six mois, a déboulé sur le web tel une comète et transformé à jamais le paysage vidéoludique online. Bref, on va enfin comprendre pourquoi il y a désormais un avant et un après WARSOW.

L’ANNÉE WARSOW - L’ANNÉE ZÉRO

e-Game-Com : Pouvez-vous nous raconter en détail la naissance du Global Integration Netgaming Service, le concept qui sert de clé de voûte à WARSOW ?

Brian Durfort (chef de projet et responsable de communauté WARSOW) : C’est un vieux rêve extravagant qui nous a longtemps obsédé, Ivanoé Lebreton et moi, dont l’origine remonte au début de notre association, peut-être même avant la création de Durfort 3D Studio. Soit il y a environ une dizaine d’années, à l’époque des premiers jeux réseau en représentation tridimensionnelle. En tant que joueurs passionnés, nous avions découvert avec un formidable enthousiasme la puissance du cocktail 3D + vue subjective + multijoueur. Les trois ingrédients, séparés, étaient déjà de gros facteurs d’immersion. Combinés, le résultat s’avérait phénoménal et nous avions parfaitement conscience qu’une étape cruciale venait d’être franchie dans l’histoire du jeu vidéo.

Au cours d’une de ces discussions que nous avions alors coutume de tenir, en décompressant autour d’une bière, à la fin de la journée, après 12 ou 14 heures de codage et de cohabitation silencieuse, on s’est posé les questions suivantes : Pourquoi est-ce que les joueurs n’endosseraient pas la peau de leur personnage dès qu’ils se connectent et pas seulement quand ils entrent dans la partie ? Pourquoi limiter l’incarnation d’un avatar dans le seul cadre d’un jeu, alors que le simple fait de surfer sur le web est en soi un acte de présence dans un espace communautaire abstrait ? N’y avait-il pas moyen de donner corps à l’ensemble des activités online ? Et si possible une enveloppe, une entité unique qui leur servirait à la fois pour jouer et pour surfer dans un univers parfaitement cohérent ?

Cette aspiration à donner une dimension concrète à Internet en le représentant sous les traits d’un vaste territoire public était déjà, à l’époque, partagée par de nombreux créatifs et développeurs, non ?

Certes, il était nul besoin d’être un grand visionnaire pour anticiper une évolution du média Internet qui, quoique hors de portée de la technologie de l’époque, semblait assez logique, voire inéluctable, même dans sa part de fantaisie. Restait à savoir comment et quand allait se constituer ce domaine public idéal, cette grande société internationale utopique. Dans le contexte d’un jeu ? Dans le contexte d’applications de loisirs tous publics ? Aux couleurs d’un monde tiré tout droit du registre science-fiction ? Ou à l’image d’un modèle urbain à dimension humaine, emprunt d’un doux réalisme, organisé en quartiers de vie ?

Pour en revenir aux origines de WARSOW, toujours au cours de cette conversation, en quelques minutes, nous avons ébauché un système de jeu englobé de manière crédible dans un univers plus pacifique, moins stressant, naturellement ouvert à l’ensemble des utilisateurs d’Internet, joueurs ou non. Un monde constitué d’arènes de combat, reliées entre elles par un réseau qui, plus qu’un simple lieu de passage pour les joueurs, mettrait à la disposition du grand public des aires de rencontre et des moyens d’utiliser tous les outils du web. Le concept du GINS était né. Nous n’avions plus qu’à attendre le jour où la technologie serait à la hauteur de nos ambitions. Il y a deux ans, lors du rattachement de Durfort 3D Studio à Systel Technologies, nous avons pu bénéficier du savoir-faire et de l’infrastructure du groupe pour mettre en place le gigantesque réseau de serveurs dédiés à WARSOW que vous connaissez.

Dit comme ça, ça paraît tout simple. Mais qu’est-ce qui, d’après vous, a fait de WARSOW le premier véritable lieu public de l’Internet ?

Si on prend un peu de recul, on remarque, dès les premières tentatives d’édification de communautés virtuelles, qu’il y toujours eu, en vertu d’une sorte de clivage invisible, une double tendance. Avec d’un côté, les jeux massivement multijoueurs et de l’autre, les applications grand public (quartiers reconstitués, villages virtuels ou salons thématiques, etc .). À propos de ces dernières, quelques initiatives en matière de création d’espaces virtuels de rencontre se sont révélées intéressantes mais pas au point de conquérir massivement le public. Je trouve que c’est assez significatif, car de prime abord, on peut penser que ce genre d’expérience est proche de celle des communautés de joueurs. Mais, plus encore que dans la vie, sur le Net, les conversations tournent court lorsque les interlocuteurs n’ont pas vraiment les mêmes centres d’intérêt ou lorsqu’ils ne savent que parler d’eux.

Au contraire, le jeu online, lui, derrière son propos souvent guerrier, a toujours favorisé les regroupements et la communication entre joueurs. En effet, étant confrontés aux mêmes enjeux, aux mêmes règles, aux mêmes énigmes, aux mêmes difficultés, dès lors, communiquer et s’impliquer devient une question de survie. Les échanges multiples, formels ou informels, ont donné naissance aux premières grandes communautés. Dommage, vous ne trouvez pas, que seuls les joueurs puissent prendre part et assister au spectacle proprement hallucinant de des populations passionnées et débordantes d’activité ?

Nous avons remédié à ça grâce à un petit logiciel en freeware qui permet à n’importe quel internaute de circuler à sa guise dans tout l’espace public de notre jeu, sous la forme d’un mini robot volant (ndlr : du genre de la petite sphère métallique avec laquelle Luke Skywalker s’entraîne au sabre laser). Notre pari était de s’appuyer sur un jeu, pour générer d’emblée une communauté de taille importante et effervescente. Nous avons ainsi bénéficié tout de suite d’un formidable effet de masse. Puis, en aménageant, via la zone neutre et ses différents services, une passerelle vers le public non joueur, nous lui donnions l’occasion de découvrir les bains de foules, les flux de piétons bigarrés, les transports en commun, les lieux publics, bref tout ce qui apporte à WARSOW sa troublante tangibilité.

Quels sont les services auxquels vous faites allusion ?

De vrais boutiques, des forums, des espaces d’information, sous la forme de bornes ou de mini-kiosques à journaux, qui fleurissent à tous les coins de rue, auxquels on se connecte, pour surfer sur le web de manière classique, via une fenêtre de navigation qui s’affiche en surimpression. Bref, joueurs et visiteurs ont accès aux principales utilisations d’Internet et presque tout ce que peut désirer la cible 15-25 ans en matière d’info et d’achat online.

Pour finir, qu’avez-vous à dire, à propos de l’ouverture complète de WARSOW aux créations des équipes de Mods ?

Le phénomène des Mods existe depuis plusieurs années et il était temps qu’il bénéficie d’une reconnaissance officielle. Nous voulions accorder une place de choix à cette partie de la communauté des joueurs, dont la créativité souvent géniale n’est plus à démontrer. Pouvoir passer de manière transparente du jeu original à des versions customisées par des amateurs passionnés n’a pas posé de réel problèmes techniques. Tout le monde (particuliers, clans, créateurs de Mods) peut ouvrir un serveur et se greffer au réseau de WARSOW. Il suffit de joindre à l’arène un sas, comprenant un portail de téléportation, pour faire la jonction avec le réseau officiel et une sorte de salle d’attente, un peu comme dans les aéroports, dans laquelle on peut assister à la diffusion des matches locaux en cours sur grand écran, en attendant par exemple que la partie se termine, ou, dans le cas d’un Mod, la fin du téléchargement des éléments modifiés (nouvelles arènes, nouvelles textures, nouvelles armes, nouvelles lois physiques, etc.). Ces serveurs privés peuvent être accessibles à tous s’ils ont reçu le label de l’éditeur, ou bien interdits au public et protégés par mots de passe. On dénombre une trentaine de Mods opérationnels pour l’instant, mais de nombreux autres sont en chantier, dont certains sont réellement très prometteurs.

Chez Durfort 3D, une indéfectible discrétion médiatique a constamment été de mise, ça, on le savait. Depuis les commentaires mitigés de la presse sur Atomic Soldier 3, l’avant dernier titre du studio, à qui l’on avait pas mal reproché son manque d’innovation, cette retenue avait quasiment pris les proportions d’un mutisme intégral. Si on se souvient bien, même la sortie de WARSOW avait été accompagnée d’une campagne minimale. Toujours est-il que, finissant de gribouiller quelques notes, quoique encore sous le coup de la rencontre avec le mythe qui pour la première fois depuis des lustres, s’adressait au public par voie de presse, je sortais du bureau avec un sentiment de curiosité inassouvie. J’avais appris pas mal de choses intéressantes sur le fond, mais à présent, j’avais soif de détails. Aurai-je droit au même accueil de la part d’Ivanoé Lebreton : amical, enthousiaste, mais un poil rigide ?

L’ANNÉE WARSOW - L’ANNÉE ZÉRO - SUITE

Le premier contact me désarçonne un peu. Le programmeur principal de WARSOW et n°2 de la boite, me fait d’emblée tomber dans un panneau gros comme une maison. Sur le seuil de son bureau, par la porte grande ouverte, j’aperçois une forme allongée, avec une paire de jambes qui sort de sous le bureau. Un gars était manifestement en train de batailler ferme avec tout un enchevêtrement de câbles, jaillissant des quatre coins d’une station de travail aux dimensions du poste de commandement de la tour de contrôle de Kourou, en Guyane. Ivanoé Lebreton ? Demandais-je, à tout hasard.

e-GamCom : Pourriez-vous nous donner quelques chiffres révélateurs sur le phénomène WARSOW ?

Ivanoé Lebreton : Hum… Quelques chiffres… Ok. Warriors of Alternative Reality : Slaughters Over the Web, au départ, c’est deux ans de travail pour une société de 55 personnes. Dont 34 sont aujourd’hui, affectées à temps plein aux fonctions principales du comité de gestion de la communauté, au sein d’une cellule qui ressemble de manière assez stupéfiante à un véritable conseil municipal : six personnes au cabinet d’aménagement du territoire ; cinq au service de développement et de contrôle qualité Réseaux ; cinq autres pour le bureau des services commerciaux ; quatre à la commission des Mods et Add-ons; autant à la coordination des délégués de communauté et à la direction de programmation de la chaîne info locale ; et enfin, un relais de deux équipes de trois opérateurs pour assurer la hotline.

Ça démarre fort ! Encore des chiffres !

WARSOW, c’est aussi 1.300.000 joueurs recensés au 15 mars dernier, avec une progression qui depuis un trimestre s’est stabilisée à une moyenne de 100.000 nouveaux guerriers, ou guerrières par mois (sachant que chaque joueur dispose de son jumeau bot, je vous laisse faire la multiplication). C’est par ailleurs 850.000 Webbing Guests (utilisateurs du freeware donnant accès à la zone publique de WARSOW), qui fréquentent quotidiennement l’espace neutre du jeu.

Que pouvez-vous nous dire, sur le réseau propriétaire de Systel Technologies, épine dorsale de WARSOW ?

C’est un réseau haut débit constitué de 28.000 km de lignes T1, qui couvre les cinq continents, desservant quelques 34.000 serveurs dédiés, eux-mêmes soutenus par 17.000 serveurs cache. À l’heure d’aujourd’hui, si on y ajoute les serveurs mis en place par les particuliers, au profit des clans ou des Mods, on peut considérer que l’univers du jeu s’étend sur environ 92.000 serveurs, dont 80 % d’arènes. En parlant de ces dernières, les chiffres les plus récents font état de 1.200 cartes officielles, en grande partie conçues par de talentueux designers amateurs ayant obtenu le label WARSOW Approval. Plus simplement, en ce qui concerne le jeu proprement dit, WARSOW, c’est un FPS (First Person Shooter - jeu de tir à la première personne), mâtiné d’éléments empruntés au jeu de rôle, dont un principe de points d’expérienc e et de statistiques individuelles assez traditionnel (voir encadré). On choisit la peau de son personnage parmi plusieurs centaines disponibles, qu’on peut regrouper en quatre grandes catégories : Space Marines humains ou aliens, Cyberpunks humains ou aliens. Ces tendances se déclinent ensuite en de multiples ramifications claniques. Bon. On passe aux choses sérieuses ? (grand sourire carnassier)

″ Non mais je rêve ! Après s’être tamponnée les lèvres avec la pointe de sa serviette en papier pliée en triangle, la jeune femme roula en boule et glissa celle-ci dans le pot de yaourt vide. Puis elle interrompit sa lecture et se pencha en arrière pour jeter le tout dans la corbeille, sous la tablette de l’imprimante, à l’autre extrémité du bureau qui, encastré entre plusieurs étagères de classeurs et de livres bien ordonnés, occupait tout un angle de son salon. La revue toujours sur les genoux, elle fit pivoter son fauteuil et tendit la main vers le téléphone. Une touche pour décrocher la ligne en mode haut-parleur, une touche pour lancer un numéro mémorisé. Se tournant vers le moniteur, elle balaya l’économiseur d’écran d’un rapide aller retour de souris et double-cliqua sur l’icône de son traitement de texte. Son correspondant décrocha à la troisième sonnerie, elle se saisit vivement du combiné. Benny ? Salut c’est Moira… Quoi ? Non je passe pas à la rédac ce matin. Dis-moi, WARSOW, tu te souviens ?

L’ANNÉE WARSOW - L’ANNÉE ZÉRO - UN GERME DE CONTESTATION

Nouveau soupir contrarié du rédacteur en chef, prolongé d’un bref silence. Moira s’apprêtait à poursuivre son argumentation, mais Benjamin Larmuret la coupa net dans son élan.

Moira comprit qu’il était inutile d’insister davantage. Une moue particulièrement expressive barra son visage, ne laissant aucun doute sur la contrariété que lui causait la réponse du rédacteur en chef.

Moira ne releva pas l’allusion sarcastique à sa piètre expérience en matière de rencontres masculines.

La main toujours posée sur le téléphone, Moira ne pu s’empêcher de se laisser aller, pendant quelques secondes, à ruminer la dernière remarque de son boss. Quel naze, celui-là se dit-elle en chassant finalement de son esprit le trouble qu’avait causé la mesquine remise en question d’un sujet personnel épineux. Retournant à son exemplaire d’e-GamCom, elle feuilleta rapidement les pages pour en dénicher l’ours (ndla : l’encart générique du magazine). Les quatre derniers chiffres de la ligne directe de chaque membre de la rédaction figuraient juste à côté de la mention de leur nom. Moira composa prestement le numéro d’Antoine Coparnand.

Pendant que la voix féminine du message en boucle lui confirmait qu’elle était bien au standard de la rédaction d’e-GamCom et la priait de rester en ligne, elle survola les dernières lignes de l’article. Ivanoé Lebreton finissait son interview en donnant moult détails sur la dernière évolution du moteur du jeu : nouveaux effets de particules, rendus sonores améliorés, optimisation des collisions de polygones, meilleure compatibilité avec les cartes 3D de dernière génération, etc.

Tournant la page, la jeune femme s’arrêta sur l’encadré par lequel se terminait le dossier : WARSOW - Mode d’emploi.

″ …/… Warsow possède une dimension jeu de rôle, basée sur l’astrologie, selon un système qui, au final, diffère très peu des jeux de rôle classiques. Le studio de développement a mis au point une astrologie simplifiée (qui n’a d’emprise que sur les statistiques de combat des lutteurs), mais fidèle à l’astrologie traditionnelle, faisant appel à une imagerie de circonstance, mélangeant allègrement emblèmes guerriers et figures zodiacales universelles. Le jeu intègre un petit programme de calcul du mouvement des planètes du système, qu’il utilise d’abord lors de la phase de création du perso. À chaque planète du système solaire correspond plusieurs caractéristiques de combat, propres à sa symbolique. Ainsi, chaque perso dispose de son propre thème astral. C’est à dire qu’il hérite d’un certain profil, déterminé par des aspects positifs et négatifs, sous l’influence de la position des astres, en fonction de l’heure de sa création. L’idée philosophique globale étant qu’il n’y a pas de mauvais ou bons thèmes astraux, mais seulement des faiblesses avec lesquelles il faut cohabiter et des aptitudes plus ou moins exploitées. Saviez-vous que la majorité des joueurs a choisi sa propre date de naissance pour créer son perso ? Ils sont 73 % à estimer que c’est le meilleur moyen pour mettre en phase sa propre personnalité avec les statistiques de son incarnation, obtenir rapidement de bons résultats, bref, se couler dans la peau de son avatar (à la condition d’en assumer les imperfections). …/…

Soudain, une voix nazillarde retentit dans le mini haut-parleur.

Moira se souvint qu’effectivement, lors de leur rencontre, le jeune homme sans complexes lui avait lourdement suggéré un truc de ce genre, prétendant qu’aucun magazine culturel digne de son nom ne pouvait plus se permettre de négliger un tel secteur de loisir, sous peine de se faire dépasser par les événements.

″ T’as raison, minus ! Si c’est pour me bassiner pendant des plombes avec tes exploits vidéoludiques et finir par me gerber des bouts de pizza sur les pompes comme la dernière fois, tu peux toujours courir ! Tu doutes vraiment de rien, toi ! Moira n’en revenait pas.

Clic. Ouf ! pensa-t-elle, pas vraiment amusée par la naïveté et le culot du journaliste. Jetant un coup d’oeil sur sa montre. Hum… 11 heures et quart, ça va. Je m’accorde encore une heure, puis un bon bain. Moira s’apprêtait à créer un nouveau fichier texte dans le répertoire de ses documents de travail, mais elle se ravisa. Qu’est-ce que je fais, je l’appelle ? Oui ? Non ? se demanda-t-elle, tandis que sa main hésitait à empoigner le téléphone. Bah, il ne peut pas me refuser ça… Pour une fois que je m’intéresse à ses occupations… Nouvelle numérotation, nouveaux bips résonnant dans l’appareil. Au bout de la quatrième sonnerie, la voix féminine préenregistrée prit le relais. Pfff… Même pas foutu de mettre une annonce personnalisée sur son répondeur… Elle attendit le petit signal sonore qui allait lui donner le feu vert pour laisser son message.

″ Salut lézard, c’est Moira. Dis, c’est bientôt midi, alors j’espère que t’es pas en train de glander sous ta couette ! Naan, je plaisante, je sais bien que t’es archi débordé par les insurmontables responsabilités de ton travail à mi-temps ! Bon j’arrête. Voilà, j’aurais besoin que tu me donnes ton avis… Oui, toi… Tout arrive mon bonhomme… Rassure-toi, c’est dans tes cordes, c’est à propos d’un jeu. WARSOW, tu pratiques, non ? Je fais un petit sujet dessus et tu pourrais m’éclairer sur deux trois points. Ok ? Je passerai à ton boulot pour qu’on en discute, cet après-midi vraisemblablement. D’accord ? Tschüss !

À nouveau face à son ordinateur, la jeune femme contempla pendant quelques secondes le curseur qui clignotait, en haut de la page vierge destinée à recueillir ses premières notes. Ouais, bon… On verra ça plus tard. Moira, se redressant, traversa la pièce en direction du petit couloir qui desservait entrée, chambre et salle de bains de son coquet F3. Faisant un petit crochet par cette dernière, elle ouvrit en grand les vannes de la baignoire, évalua la température idéale en plongeant le bout des doigts sous le jet pendant la montée progressive de la chaleur, versa un peu de bain moussant. Puis elle sortit de la pièce et pénétra dans sa chambre pour se dévêtir et enfiler un long peignoir qu’elle avait extirpé de sa pile, au rayon hygiène du large et profond placard mural recelant une garde-robe éminemment achalandée. Dix minutes plus tard, Moira barbotait dans un langoureux océan brûlant recouvert de bulles. La revue e-GamCom tendue entre ses deux avant-bras émergés, à quelques centimètres de la surface, elle finissait de lire l’article d’Antoine Coparnand.

″ …/… Bien sûr, ces statistiques de départ ne sont pas immuables. Elles sont sujettes à des variations selon un système classique de points d’expérience. À chaque victoire sur un adversaire humain et en fonction du procédé (catégorie d’arme, sniping, combat rapproché, technique du charognard, etc.), le joueur augmente de quelques points son potentiel dans une de ses disciplines de prédilection. De même, les sauts, les stafes, le camping, la valeur moyenne des points de vie ou des temps de survie, sont, au même titre que plusieurs autres variables mesurables en cours de partie, comptabilisés et ramenés à des points supplémentaires de puissance ou de handicap. Le jeu, se référant à l’horloge des PC, utilise un programme simplifié de calcul du mouvement des planètes pour modifier en permanence les aptitudes physiques et autres compétences des guerriers. Ça se passe souvent de manière quasi indécelable, sauf en cas de forte résonance ou dissonance entre le ciel natal du sujet et la conjoncture planétaire du moment. En clair, en fonction de leur horoscope (traduit par différents biorythmes), les combattants ont plus ou moins la forme et ils doivent sans cesse tenir compte de leurs carences et de leurs points forts du moment pour ajuster leur technique de combat.

Chapitre 3

Tournant dans tous les sens le boîtier du cédérom devant son nez, Bernardo, de l’œil droit (pour cause de méchant strabisme divergeant, son œil gauche fixait mornement le crépi rustique d’un coin de la salle de séjour), auscultait avec minutie l’enveloppe de protection, à la recherche de la fine bande de scellement. Grâce à un reflet de la lumière du jour, Il finit par distinguer la minuscule languette, presque invisible et de surcroît mal prédécoupée, sur un côté. Il dut gratter avec insistance pour venir à bout de la petite extrémité récalcitrante. Enfin, le film plastique daigna lâcher prise, il échut sur le sol après un court vol hélicoïdal, au pied du bureau. Bernardo, intérieurement tout content d’être venu à bout tout seul de ce premier problème, pinça la boite entre ses deux mains, les deux pouces sur la tranche et exerça une ferme pression pour faire jouer l’ouverture. Un peu trop ferme, la pression. Une patte de la charnière céda brusquement et le boîtier, échappant des mains de Bernardo, valdingua. Le couvercle et le socle, dissociés, heurtèrent durement le carrelage, alors que le disque roula sur plusieurs mètres en direction du centre de la pièce.

BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES

″ Vraiment, c’est pas possible, ça, d’être aussi empoté !!! Non mais, tu peux pas faire attention un peu ?!? De son fauteuil, à l’autre bout du salon, sur un ton profondément irrité qui chez elle, était coutumier, la vieille mère de Bernardo, qu’on pouvait croire être en train de sommeiller devant l’épisode du jour des Feux de L’amour, s’en était vivement pris à la maladresse de son fils.

J… J… J’ai pas fait exprès, M… Maman… bredouilla sombrement Bernardo de sa grosse voix enrouée, tout en dépliant sa pesante carcasse pour aller ramasser les pièces éparpillées et le CD fort heureusement intact, avant de reprendre sa place, sans plus accorder la moindre attention au flot ininterrompu des jérémiades accusatrices maternelles.

Le chariot du lecteur de cédérom surgit de la face avant de l’unité centrale, placée sur le bureau. Bernardo y déposa la galette argentée et déclencha le mécanisme de retour de la crémaillère. Le plateau réintégra doucement les entrailles de la machine et le volet de protection, dans un petit clap , reprit sa position d’origine. Tandis que se lançait le programme auto-exécutable, Bernardo fouilla la poche de son jogging, à la recherche de son paquet de cigarettes. Selon une habitude immuable, au préalable, il compta mentalement les petits filtres dorés sagement alignés qui affleuraient à la cime de l’étui. Il faut noter que quel que fusse le résultat de son petit calcul, ce grand accro à la nicotine ultra conditionné par la peur du manque n’aurait, de toute façon, su remettre en question son impulsive décision de se fumer une clope. Quand Bernardo avait décidé d’en griller une, rien ne pouvait l’en dissuader, et surtout pas sa pauvre maman. Quitte à, en cas de panne sèche, ravaler sa maladive et titanesque peur des gens, pour prendre l’incroyable risque de déranger un voisin en plein dimanche après-midi et lui quémander quelques cousues.

Se calant sur le dossier de sa chaise et entrant la tête dans les épaules afin de s’abriter derrière le rempart qu’il avait dressé en disposant la tour de son ordi sur son bureau pour s’aménager un petit espace intime, il put ainsi soustraire de son champ de vision l’image grimaçante de la mère. Bien qu’étant retournée à son feuilleton, elle jetait de fréquents regards inquisiteurs en direction de son fiston, ne pouvant, au passage, réprimer un long soupir destiné à manifester sa désapprobation à la vue du panache de fumée que Bernardo libéra dans l’atmosphère, à la fois par les lèvres et les narines.

Le menu principal apparut sur l’écran. Installer le jeu. Entrée. Installation par défaut. Entrée. Choix du répertoire d’installation. Entrée. Ce répertoire n’existe pas, le créer ? Entrée. Veuillez patienter pendant l’installation du programme. Pendant que les petits carrés remplissaient peu à peu la barre de niveau d’installation, exprimé en pourcentage, Bernardo tétait consciencieusement sa clope, inquiet de connaître l’issue de la procédure. Le programme a été installé avec succès. Terminer ? Entrée. Il décocha la case Lire le fichier Readme.txt, valida Lancer le jeu et appuya sur Entrée.

L’écran cliqueta et s’éteignit pendant plusieurs secondes, le temps de susciter chez Bernardo un bref élan de panique. Uhh ? Mais après un nouveau clignotement, le symbole de Systel Technologies apparut. Ouf !” Papillonnant un court instant, le logo s’immobilisa au centre de la fenêtre d’affichage, suivi de peu par celui de Durfort 3D Studio. Les lettres de ce dernier, collées les unes aux autres, déformées selon une perspective en contre-plongée suggérant leur immensité, étaient texturées en pierres de taille, garnies de meurtrières et surplombées par une crénelure d’un seul tenant. Cette muraille à moitié recouverte de lierre et noircie par les siècles illustrait sans équivoque les deux mots-clé contenus dans le nom du Studio de développement, tout en lui donnant une troisième dimension : Dur, Fort et défiant le temps. Mais Bernardo n’avait guère prêté attention à tous ces détails. À présent rassuré sur la bonne marche du jeu (il avait la chance de posséder une carte 3D récente, qui répondait en toute transparence aux dernières normes en vigueur), à l’instant où apparaissaient les premières images de la scène cinématique, il brancha précipitamment la prise de son casque, histoire d’épargner à sa mère les premiers sons qui fatalement, ne pouvaient qu’être interprétés de sa part comme étant désagréables au plus haut point.

Dans un long travelling, la caméra avait commencé par survoler paisiblement, à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, entre deux rangées d’immeubles d’inspiration gothique et futuriste (le thème de prédilection des designers de Durfort 3D), une grande artère rectiligne fréquentée par une foule de piétons dont on ne pouvait pas encore discerner avec précision l’apparence. Tout à coup, cette vue d’ensemble chaleureusement ensoleillée fut bruyamment interrompue par un flash qui dura moins de deux secondes. Sous les acclamations tonitruantes d’un public invisible, en plan rapproché et se découpant sur le ciel, tenue verticalement, immobile et menaçante, une énorme hache au large tranchant recouverte de sang et de sable. L’autre extrémité du fer, légèrement incurvée, formait un long pic de pioche acéré. L’engin de mort s’abattait soudain et sortait du cadre juste avant de produire un gros Squishh .

La première caméra prit le relais. Continuant à remonter le boulevard, elle plongea doucement en direction des passants, donnant au spectateur le loisir de se faire une idée plus précise de la faune et du décor. Un mélange d’uniformes stricts à la Space Rangers et de tenues civiles plus ou moins débraillées, un parterre dallé parcouru de larges tapis roulants. La population, silencieuse, vaquait en toute tranquillité. On commençait pourtant à entendre la clameur sourde de la foule déchaînée.

Nouveau flash. La hache, toujours cadrée en plan serré, toujours sanguinolente, mais cette fois orientée à plat et ornée de ce qui ressemblait à un morceau de cuir chevelu, exécuta une rotation horizontale, ponctuée d’un autre Squishh retentissant.

Retour à l’artère. L’objectif de la caméra, poursuivant son chemin, se rapprocha davantage des autochtones. Des militaires robustes à la mâchoire carrée, lourdement chaussés et gainés dans des combinaisons aux renforts multiples, des civils au look de mercenaires bardés de cartouchières, des moines rasés et drapés dans leur robe du bure, des cyperpunks couverts de tatouages, patibulaires et crasseux, etc. Aucune arme. Chaque genre était représenté par quelques jolis éléments féminins aux courbes on ne peut plus avantageuses. La rumeur de la foule se fit de plus en plus distincte au fur et à mesure que la caméra, reprenant un peu de hauteur, s’approchait de l’extrémité de l’artère pour déboucher sur un gigantesque bâtiment à présent parfaitement identifiable : une vertigineuse arène à la dimension du Colisée de Rome. L’enceinte aux lignes épurées, de forme elliptique, était bien campée sur d’immenses pilastres profilés en U qui, partant d’une base largement évasée, se dressaient vers le firmament tels une couronne d’aiguilles.

Bernardo, avec une faculté d’immersion qui était propre à cet handicapé mental, approchant la cinquantaine, grand et costaud, mais laid, voûté, bedonnant et habité par l’âme d’un enfant de 5 ans, était scotché devant son écran. Bouche béante, lèvre inférieure pendante, un filet de salive coula sur sa poitrine, imbibant le textile et formant une petite auréole dans un pli du T-shirt. Alors que certains gamers zappent les scènes cinématiques d’un logiciel pour découvrir au plus vite la partie interactive de l’aventure qui leur est donnée de jouer, le timide géant, dont l’attrait pour toute forme d’image remontait à des décennies de passivité télévisuelle boulimique, s’imprégnait goulûment de chaque détail du mini péplum futuriste et prometteur qu’on lui servait en apéritif. Car il savait qu’il était convié à un fabuleux voyage non pas en tant que simple spectateur, mais en tant que héros immortel, destiné à braver tous les dangers, tous les obstacles d’une longue et glorieuse épopée. Il en avait oublié sa clope, petit tampon de coton gorgé de goudron, aplati entre son index et majeur gauche, tenu à quelques centimètres du menton, en train de répandre l’âcre émanation qui signalait un début de carbonisation et commençait à lui irriter la cornée.

BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES - SUITE

Arrivée au niveau des larges escaliers conduisant au pallier de la grande entrée, la caméra principale bifurqua sur le côté. Gagnant rapidement de la hauteur, elle entreprit de longer l’arène par la gauche. On entendait maintenant distinctement les deux syllabes martelées et scandées à l’unisson par une myriade de battements de pied et de gorges déployées : But-cher ! But-cher ! But-cher ! Sur la gauche de l’écran, apparaissait progressivement le plat sommet des immeubles environnants, alors qu’on atteignait à peine le niveau de la deuxième rangée des portiques qui agrémentaient l’immense façade de l’arène. D’une corniche, une nuée de pigeons prit son envol et se dispersa dans l’azur à notre passage.

Un nouveau focus sur la hache mit fin au spectacle de ce décor splendide et intemporel. Partant du sol, sur lequel reposait, tête en bas, à quelques centimètres de nos yeux, le lourd instrument guerrier, la deuxième caméra opéra un panoramique vertical et arpenta chaque centimètre du long manche repeint à l’hémoglobine, jusqu’aux mains poisseuses et velues de son porteur, dont on découvrait la terrifiante physionomie, au second plan. De profil, un barbare titanesque, aux épaules démesurées, habillé de peaux de bêtes et arc-bouté sur ses deux énormes jambes nues aux muscles saillants, se frappa le torse avec le poing et esquissa un cruel sourire tout en saluant à la ronde d’un petit hochement de tête. Derrière le protagoniste central qui bien qu’accroupi, les dominait de quatre ou cinq têtes, quelques mètres plus loin, au delà d’un large périmètre jonché de cadavres, trois hommes et deux femmes armés d’épées ou de lances se tenaient à distance respectueuse. Comparativement, malgré les proportions tout à fait normales de leur morphologie, ces combattants, déployés en demi cercle et placés en position défensive, faisaient figure de lilliputiens dotés de cure-dents et coupe-papier. Tout au fond, hors de la zone de point de l’objectif, on devinait l’assemblée compacte et remuante dans les tribunes. Il était maintenant clair que l’action se déroulait au centre de l’arène.

La caméra volante prit une nouvelle fois le relais. Parvenue à la cime de l’arène, les cris de la foule jaillirent brusquement des deux écouteurs et percutèrent de plein fouet les tympans de Bernardo. But-cher ! But-cher ! L’intérieur de l’arène apparut dans tout son gigantisme. Au bas mot, 70 ou 80 rangées concentriques de gradins bondés et écrasés par un soleil de plomb tapissaient les parois intérieures du chaudron humain qui mesurait plus d’un kilomètre dans sa plus grande largeur. Sans changer de cap, l’objectif entama le survol du public effervescent, passant au dessus d’une épaisse couche organique composée de milliers de têtes et de mains agitées. La puissance du chant monocorde de la multitude en liesse avait atteint son paroxysme, jusqu’à prendre le pas sur les images et se faire omniprésente.

Rupture du travelling et retour au centre de l’arène, avec cette fois une vue générale de la scène, nous laissant découvrir, en plein milieu du champ de bataille, un lance-roquettes rutilant, suspendu au faîte d’un mat, haut de sept ou huit mètres et de faible diamètre. Ainsi disposée, on comprenait que l’arme constituait le seul moyen pour les petits gladiateurs démunis de mettre fin à un combat profondément inégal. Un mortel appât, en vérité. Ils avaient déjà subi de grosses pertes, à en juger les monticules de cadavres mutilés ainsi que les litres de sang répandus et pompés par le sable.

Prenant appui sur son pied d’appel, le barbare effectua un fulgurant bond en avant. À sa deuxième enjambée, il avait déjà franchi une grosse moitié de la distance qui le séparait de ses adversaires. Sans interrompre sa prise d’élan, il posa le fer de sa hache monumentale sur le sable devant lui et, s’appuyant sur le bout de son manche comme si c’était une perche, il enchaîna par un troisième saut qui le propulsa dans les airs. Butcher le barbare, au point culminant de son envol, tira violemment sur la hampe restée en arrière. À bout de bras, le terrible hachoir ne pesant pas moins d’un quintal décrivit un large arc de cercle vertical et écrabouilla un guerrier qui, incapable d’anticiper l’incroyable vélocité de la montagne de muscles, avait juste eu le temps de lever les yeux au ciel pour se rendre compte qu’il était en plein sur la trajectoire du couperet. La hache avait sectionné le poitrail du malheureux, de la clavicule gauche à la hanche droite, tranchant net la cage thoracique et la colonne vertébrale, jusqu’à mordre le sable en profondeur. Dans son sillage, le cordon des guerriers s’était divisé en deux. Deux hommes et une femme d’un côté, une femme de l’autre, qui avaient plongé dans une direction opposée. Mais Butcher n’avait pas l’intention de leur accorder le moindre répit. Profitant de l’inertie de sa lancée, il utilisa son arme ancrée dans le sol à la manière d’un compas et obliqua sur la gauche tout en faisant un tour complet sur lui-même. Puis, dos tourné à la hache, main droite fermement agrippée à la poignée, d’un puissante torsion du buste, il déroula le bras et imprima à son arme une violente rotation au ras du sol. Grâce aux deux mètres cinquante de longueur du manche et à son exceptionnelle envergure, le titan bénéficiait d’une prodigieuse allonge, dont trois guerriers firent aussitôt les frais. Tranchant en avant, la pesante masse du fer lancée à 200 kilomètres/heure faucha latéralement les deux premiers fuyards à la hauteur des genoux. Squishh ! Les os craquèrent, les membres amputés roulèrent sur le sol, le couple de culs-de-jatte tournoya un instant et se vautra mollement. La hache n’avait rencontré aucune résistance physique notable. Le barbare, dans un geste assez similaire à celui d’un lanceur de marteau, en deux pas, tourna encore une fois sur lui-même. D’un mouvement d’épaule, il imprima une nouvelle accélération à la charge, lui faisant accomplir une autre ellipse, verticale celle-ci. À l’instant où l’arme passa au dessus de sa tête, au bout de ses bras tendus, il se ploya et lança de tout son poids la hache en direction du sol, à l’aplomb du troisième gladiateur qui s’était jeté à plat ventre. L’acier découpa l’homme en deux moitiés égales, juste au dessus du bassin.

Les 80 000 spectateurs hurlaient à s’en déchirer les tympans. Butcher répondit à ces admirateurs par un petit grognement mais ne daigna esquisser le moindre sourire. Le dernier gladiateur, une jeune femme vêtue d’une courte tunique blanche sanglée à la taille par une fine lanière de cuir, s’était relevée, provisoirement hors de portée et avait le champ libre jusqu’au grand mât. Les deux combattants, immobiles pendant une fraction de seconde, se croisèrent du regard puis, ensemble, regardèrent en direction du poteau. Double départ en trombe. La guerrière piqua un sprint forcené sans lâcher des yeux son adversaire. Bien lui en prit. Butcher, réalisant son avance insuffisante, avait ramassé tout en courant une épée par la lame. Il lança celle-ci pour lui couper la route. En stoppant net sa course, la jeune fille avait échappé d’un poil au projectile giratoire dont elle pu sentir le souffle sur son visage. Mais le barbare avait eu le temps de s’interposer et déjà il envoyait sa hache, l’obligeant à reculer précipitamment. Face à face, tous deux guettaient leurs réactions mutuelles, Visiblement satisfait d’avoir réintégré sa zone de défense, Butcher se permit une petite plaisanterie. De ses deux mains jointes, il brandissait sa hache à la figure du petit bout de bonne femme et avec de rapides coups de poignet, il lui présentait successivement les deux côtés de son arme.

″ Hachoir ? Pioche ? Hachoir ? Pioche ? À toi de choisir, ma belle ! Il termina sa phrase et fit un pas en avant. Ramenant les deux mains au niveau de son épaule droite il effectua un vif et ample swing en diagonale. À la plus grande surprise de tous, la guerrière ne se cont nta pas d’esquiver l’attaque. Au contraire, jetant sa courte épée, elle plongea à la rencontre de la hache qui arrivait par le bas, côté pioche. Elle parvint à saisir le pic et la base du manche, tandis qu’elle amortissait le choc de l’interception en ramenant à elle tous le bas de son corps. Poursuivant sa révolution, la hache s’éleva dans les airs. Butcher réagit dans la fraction de seconde qui suivit. Il tira violemment vers le bas, dans le but d’enfouir sa pioche au plus profond du sable et écraser la punaise entre le manche, le plat de l’arme et le sol. Lâchant prise au même moment, la jeune femme se catapulta d’un saut périlleux avant dans la direction approximative du mât. In extremis, en tendant un bras, elle réussit à agripper et à crocheter une jambe autour de ce dernier. Elle n’était plus qu’à deux mètres du lance-roquettes tant convoité. Elle se hissa en trois détentes jusqu’à lui. À peine avait-elle empoigné la crosse, une puissante secousse manqua de peu de la faire voltiger. À ses pieds, Butcher avait tenté le tout pour le tout. En un coup de hache, il avait sectionné le poteau à sa base. La grande barre, raccourcie d’environ un mètre, s’était plantée dans le sable. Elle vacilla brièvement au rythme des gesticulations de la guerrière qui se cramponnait d’une main au poteau et de l’autre, à son bazooka, puis tomba, d’abord doucement, puis en augmentant de vitesse, dans la direction du barbare. Butcher fit un pas de côté et, déduisant l’emplacement logique du point de chute de la combattante, il lança une ultime attaque.

Hélas pour lui, il était tombé sur un adversaire plein de ressources. D’une détente précise, la jeune femme s’éjecta du mât et traça dans l’espace une majestueuse pirouette. Elle heurta le sol souplement en accomplissant un nouveau roulé boulé et se redressa sur le champ, un genou à terre et le bazooka braqué sur la brute accourante. 20 mètres les séparait, ce qui lui laissa le temps d’un dernier commentaire.

″ Eh ! Boule de graisse ! Changement de menu ! Tu passes directement au dessert !

Soulevant une grande gerbe de sable, la roquette s’écrasa sur le sol sous les pieds de Butcher. Il fut déchiqueté par le souffle de l’explosion. Hache brisée, lambeaux de chair carbonisés, bouts de cartilages divers, morceaux de poumons, fragments osseux méconnaissables giclèrent au zénith. La déflagration résonna dans l’arène pendant plusieurs secondes, le public, abasourdi, s’était soudain immobilisé et, dans un complet silence, regardait avec stupeur tomber les derniers éclats du bouquet final pour le moins inattendu. Après un petit tour de piste, la caméra s’arrêta au dessus du gros cratère fumant, en face de la jeune femme qui avait conservé sa position de tir, puis zooma très rapidement sur le canon du lance-roquettes, jusqu’à nous permettre de lire, en gros plan, les références du numéro de série de l’engin, poinçonnés en caractères irréguliers dans l’acier brossé : RXM J185635-3755 - WARSOW.

″ Voyons, mon cher Jack, à cette heure tardive, vous êtes encore en plein travail ? Vos responsabilités au sein de Newman Entreprises ne vous laissent décidément aucun répit… Oh non… Ne me dites pas qu’il va falloir décommander le dîner aux chandelles dans ce si romantique restaurant dont vous m’avez dit le plus grand bien !

BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES - PREMIER BUG

Une nouvelle fenêtre apparut. Bernardo, en dehors des pages locales du journal dont il faisait chaque jour une lecture forcée, à voix haute, à la demande expresse de la génitrice septuagénaire, était plutôt allergique à toute forme de littérature. Il ne prêta aucune attention au texte qui introduisait sobrement les bases du système astrologique servant à déterminer les caractéristiques du personnage de chaque joueur et expliquant entre autres, que le programme donnait à chacun la liberté de créer son personnage à partir de sa propre date de naissance.

À présent, il lui tardait de s’arracher à son existence matérielle sans éclat pour goûter aux délices du dépaysement absolu, de basculer de toute sa conscience dans l’univers qui venait d’ouvrir ses portes, pour en explorer les moindres recoins et en expérimenter tous les aspects. Dans un jeu, derrière chaque piège, obstacle, enjeu, parcelle de décor, élément d’ambiance, de scénario, de gameplay, effet spécial, sonore, lumineux, se cache l’âpre, silencieux, travail collectif d’une poignée d’artisans du numérique et de l’imaginaire, œuvrant pour le meilleur, parfois le pire, du divertissement. Divertir, c’est détourner un instant l’attention du public pour lui faire oublier la banalité ou les misères de son quotidien. Il existe une relation tacite entre les développeurs et les utilisateurs d’un logiciel de jeu, qui sous-entend les deux choses. Dans un sens, elle dit : Qui que vous soyez, on est pas là pour vous juger, ni pour vous dire comment vous devez vous y prendre pour que ça aille mieux ou moins mal dans la vie que vous menez. On est payés pour vous donner l’occasion d’endosser le rôle principal d’une fiction aussi fantastique que possible, et de vous illustrer en vous mesurant à vous mêmes et aux autres. Dans l’autre sens, le message est le suivant : Nous, on ne vous paye pas pour que vous nous donniez des leçons sur notre existence. On vous paye pour faire de nous d’ardents héros chimériques, battant le pavé de mondes improbables auxquels nous voulons bien croire, à écrire une palpitante histoire pleine de bravoure et de fureur. Ce, dans un contexte virtuel, sans réel danger, sagement réglementé, au même titre que tout ce qui s’apparente à la compétition sportive ou encore au jeu. En tant que propriétaire et utilisateur du jeu, le vieux garçon était infiniment sensible à cette louable attention, cette ambition somme toute assez humble, qu’il prenait au premier degré, comme si elles lui étaient directement adressées. C’était pour lui une manière, naïve, mais à laquelle il accordait beaucoup de crédit, de parvenir à se réconforter un peu avec le genre humain.

Faisant preuve d’un minimum de discipline, il se donna quand même la peine d’examiner le petit formulaire qu’on lui demandait de remplir, dans la moitié inférieure de la page. Après plusieurs secondes de réflexion, le temps de bien comprendre ce qu’on attendait de lui, à l’intérieur du premier champ, le joueur, levant consciencieusement le nez de son clavier entre chaque frappe, tapa d’un doigt les lettres de son nom et prénom, sans omettre la majuscule des premiers caractères. B-e-r-n-a-r-d-o M-a-r-i-o-t-t-i.

N’ayant jamais eu l’opportunité, ni même l’envie, d’échapper au joug d’une éducation morale rigide, omniprésente, il avait hérité d’un sens de l’exactitude déformé qui s’appliquait aux plus insignifiants registres de son quotidien et ne laissait pas vraiment de place à la fantaisie. Comme pour beaucoup d’entre nous, pour Bernardo, mentir, s’approprier les biens des autres, dire des méchancetés sur les gens, frauder dans le bus, c’est mal. Mais lui, avec son raisonnement d’enfant ignorant toute notion de relativisme, baigné depuis presque un demi siècle dans un environnement familial de condition modeste qui ne souffrait aucune entorse aux consignes de probité et d’honnêteté, il prenait tout au pied de la lettre. De sorte qu’il lui était impossible de tr averser une chaussée en dehors des clous ou lorsque le signal pour les piétons est au rouge. Il lui était inimaginable de faire un pas de plus avec un lacet défait par peur de tomber, ou d’occuper un siège dans les transports en commun par peur de spolier une personne à qui la place reviendrait de droit. Il ne pouvait pas davantage se coucher le soir avant d’avoir vérifié une dizaine de fois que la porte d’entrée était bien verrouillée et tous les robinets de la maison correctement fermés. Sa paisible existence avait beau être épargnée par les tracasseries d’une vie active normale , elle n’en était pas moins polluée par de multiples troubles obsessionnels compulsifs et une angoisse sans nom de ne pas faire les choses dans les règles. C’est la raison pour laquelle l’idée d’utiliser un pseudonyme ne lui avait même pas frôlé l’esprit. Il cocha ensuite la case Homme. En face de cette dernière, via différents menus déroulants, on le priait ensuite d’entrer une date de naissance. Avec la même logique qui avait présidé au choix du patronyme, il entra les coordonnées de son propre état civil : 12/12/1955.

Juste en dessous, emprunté à la signalétique du code de la route, un petit panneau triangulaire orné d’un point d’exclamation, attirait l’attention sur un court message qui, en cas d’importation d’un thème astral existant, mentionnait l’importance de l’exactitude des renseignements suivants : l’heure et le fuseau horaire du lieu de naissance. Une lueur d’amusement dérida la face ombrageuse du joueur. Bernardo n’avait nul besoin de recourir à son livret de famille pour répondre à la dernière question, il disposait d’un moyen mnémotechnique imparable pour se rappeler d’un détail que la plupart des gens ignorent. Il était né un jeudi 12 du douzième mois de l’année, à 12 heures 12 exactement. Que l’on soit superstitieux ou pas, cette suite de récurrences, bien que parfaitement admissible vis à vis des lois de la statistique les plus élémentaires, avait de quoi frapper les esprits. Bien sûr, on pouvait voir dans cette rafale de 12 la marque positive d’un destin hors du commun. Mais la mère Mariotti, au cours de ses emportements, ne se privait pas de faire allusion à cette date, qui correspondait à une veille de vendredi 13, comme le signe annonciateur d’une malédiction avérée.

Après une dernière vérification de toutes les infos, Bernardo valida le formulaire.

Enregistrement du profil du joueur, veuillez patienter. Connexion au serveur de base de données de WARSOW…Ok Vérification de la clé utilisateur… OK Validation du profil… Ok

Tel un rideau qui se lève sur le décor, l’écran se splitta en deux dans le sens de la largeur. Occupant la partie inférieure, une fenêtre noire, approximativement de la taille du bandeau d’un film en cinémascope diffusée sur une télé au format 4/3, avait brusquement surgi. Uhh ? Bernardo, alarmé par cette subite incongruité du programme, regardait avec suspicion le défilement rapide d’obscures lignes de commandes en texte brut.

Mise en mémoire cache du programme de numérologie… Lancement du programme… Calcul du Nombre de Vie… Ok Mise en mémoire cache du programme de calcul de thème astral… Lancement du programme… Positionnement des planètes… Ok

Pourtant, en plein centre de l’interface graphique normale du jeu, une petite animation, représentant le système solaire avec les planètes qui tournaient à grande vitesse sur leur axe, semblait confirmer le bon déroulement de la procédure.

Position du Soleil (précision de la mire pendant les phases d’action / vitesse de déplacement)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Soleil : indice 68/100 Position de la Lune (dextérité armes blanches / pouvoirs psioniques)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Lune : indice 52/100 Position de Mercure (apprentissage / sens des affaires)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Mercure : indice 38/100 Position de Venus (air control / agilité)… Ok Interprét ation des aspects… Ok Coefficient Venus : indice 75/100 Position de Mars (dextérité armes à feu / récupération)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Mars : indice 61/100 Position de Jupiter (chance / récompense)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Jupiter : indice 43/100 Position de Saturne (précision de la mire pendant les phases calmes / endurance)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Saturne : indice 65/100 Position d’Uranus (empathie avec les bots)… Erreur dans le programme Valeur erronée. Appuyez sur Entrée pour continuer la procédure - Appuyez sur Échap pour interrompre le programme.

Bernardo sentit monter en lui une grosse bouffée d’angoisse. Retenant sa respiration, il choisit arbitrairement la première option.

Reprise de la procédure… OK Interprétations des aspects… Ok Coefficient Uranus : indice 132/100 Position de Neptune (dextérité armes à énergie)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Neptune : indice 42/100 Position de Pluton (résistance aux dégâts)… Ok Interprétation des aspects… Ok Coefficient Pluton : indice 54/100 Enregistrement des statistiques du joueur… Ok Déconnexion au serveur de base de données de WARSOW… Ok

Aussi mystérieusement qu’elle était apparue, la fenêtre en mode ASCII s’effaça, laissant place à une liste récapitulative complètes des statistiques du personnage. Juste à côté, dans une zone rectangulaire délimitée par un fin liseré, le programme soumettait au joueur une série de silhouettes 3D texturées de moult détails, parmi lesquelles Bernardo devait choisir la future apparence de son avatar. Sans idée particulière sur le sujet, il fit défiler à grande vitesse la galerie, relâchant au hasard le bouton de la souris, comme pour jouer. Finalement, après être revenu au personnage de départ, il s’attarda sur ce dernier, que le logiciel avait présélectionné en tenant compte du thème astral fraîchement calculé. Un reptile humanoïde de grande taille se tenant debout sur de longues pattes arrières qui remplissait de sa stature tout l’encart de visualisation. Sa bouche était grossièrement cousue par un lacet de cuir en dents de scie. Il était vêtu d’une tenue de moine-guerrier, avec robe de bure brune à manches amples et large capuche, sac-haricot en bandoulière, amulette de turquoise suspendue par une cordelette autour du cou. Entrée.

Bernardo s’était enfin acquitté de toutes les formalités de création de son personnage. Après avoir procédé à un ou deux petits changements dans les contrôles, sans plus tarder, il entra dans le jeu. Premier contact direct, les appartements du joueur. Il avait logiquement hérité d’une sorte de chambre de moine, spacieuse et dépouillée. La pièce rectangulaire, avec un plafond en voûte à quatre pans soutenu par deux gros piliers et des murs enduits de chaux blanche, baignait dans la pénombre. Comme principale source de lumière, la mosaïque colorée d’un vitrail braquait un faisceau oblique de lumière tamisée en direction du sol, étirant les motifs de la rosace et les contours en arc brisé de l’ouverture haut perchée sur les grandes dalles aux jointures parfaitement rectilignes. Avançant de quelques pas (les longues extrémités ongulées et griffues des pattes antérieures du lézard cliquetaient légèrement au contact de la pierre), Bernardo traça d’abord quelques amples 8 avec la souris sur le tapis, afin d’éprouver la bonne fluidité et la sensibilité du scrolling, ainsi que la propreté de la petite boule logée dans le périphérique de pointage. Il pianota rapidement sur les touches de déplacement, tout en faisant effectuer à son personnage des bonds de cabri a priori complètement désordonnés, le but de la manœuvre étant de se dégourdir les doigts. Mais Bernardo, en inconditionnel de Atomic Soldier 1 et 2, tenait aussi à s’assurer de retrouver les sensations du Gameplay et la physique des jeux made in Durfort 3D. Tout allait bien, les différentes combinaisons de touches du joueur avaient exactement l’effet escompté, il se sentait comme un poisson dans l’eau.

BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES - PREMIERS PAS

Au passage, il avait mentalement dressé un bref inventaire des lieux. Le grand écran, encastré dans le panneau de contrôle qui occupait tout un pan de mur et sur lequel défilait en boucle la courte phrase Vous avez 1 nouveau message , n’était pas le seul élément anachronique à jurer avec l’ambiance médiévale et passablement austère du décor. Non loin de là, le jumeau bot de Bernardo, bien sagement allongé dans le moule de son caisson d’hibernation, attendait d’être activé. Tandis que dans un autre coin de la salle, le téléporteur d’accès à la zone publique de WARSOW, aux allures de cabine de douche high tech, diffusait un faible halo bleuté, provoqué par le champ d’énergie qui crépitait et rayonnait au centre du dispositif. Le joueur, accomplissant une nouvelle série de mouvements complexes à base de sautillements, déplacements longitudinaux, latéraux et rectifications de trajectoire à la souris, slaloma plusieurs fois adroitement entre les deux piliers, puis s’arrêta en face du grand téléviseur. Détectant sa présence, l’appareil, d’une voix féminine, se lança dans une suave lecture du message d’accueil, dont la version texte s’affichait simultanément à l’écran.

″ Bonjour et soyez le bienvenu dans WARSOW, Warriors of Alternate Reality - Slaughters Over the Web. Vous êtes ici chez vous, dans votre espace personnel. C’est à cet endroit que vous pourrez consulter votre historique, vos statistiques, stocker vos trophées, modifier vos paramètres principaux, ou encore prendre un peu de repos pour recharger votre barre de vitalité primaire. N’hésitez pas à consulter les boutiques de décoration de la zone marchande de WARSOW, dans lesquelles vous trouverez une vaste bibliothèque d’objets constamment remise à jour qui vous permettra d’aménager à votre goût votre petit intérieur jusque dans le moindre recoin. Nous vous encourageons d’ailleurs à vous servir d’EasyBuilder, notre petit utilitaire 3D, pour concevoir et mettre à la disposition du public vos propres créations. Depuis cet écran, vous avez aussi la possibilité d’utiliser les différents systèmes de communication du jeu, à savoir, un messagerie classique, un VidéoChat, une connexion à Canal WARSOW News, notre Web TV pour vous tenir informé de toute l’actualité de la communauté ou suivre en direct le championnat de la Ligue. Dans quelques instants, la procédure d’activation de votre compagnon-bot sera terminée. Ensemble, vous devrez vous rendre secteur francophone du Centre d’Accueil des Recrues de la WARSOW Royal Academy, où un guide vous donnera les premières instructions de votre formation.

Une vaste carte, subdivisée en arrondissements, très comparable à un plan de métro, s’afficha en plein écran. Les différents services de la zone publique étaient regroupés au centre du schéma. À côté du Centre Administratif de WARSOW, le Centre d’Accueil des Recrues, ou C.A.R., était mis en évidence par l’intensité supérieure de sa luminosité.

″ Pour circuler dans WARSOW, un gigantesque réseau piéton est à votre disposition. Comme vous pourrez le constater, le bain de foule online est une expérience incomparable qui vaut le détour. Bien sûr, vous pouvez aussi vous rendre directement à la destination de votre choix en utilisant les téléporteurs qui sont à votre disposition à chaque intersection de la zone neutre. Nous vous rappelons que l’accès aux arènes de combat, qu’elles soient publiques ou privées, vous sera autorisé seulement lorsque votre personnage aura atteint le niveau 5. Pour ça, vous devrez réussir toutes les épreuve qui sanctionnent chaque étape de l’entraînement : niveau 1 - Techniques de déplacement niveau 2 - Initiation Armes à tir instantané niveau 3 - Initiation Armes à effet explosif niveau 4 - Techniques de déplacement avancées niveau 5 - Initiation au deathmatch en conditions réelles

″ Pchhh… Au fond de la pièce, un vérin invisible purgea un petit filet d’air. Les deux parties t ranslucides de la coque du sarcophage glissèrent lentement sur les côtés. Le bot ouvrit les yeux, se dressa sur son séant puis enjamba le rebord de la couchette. Sa morphologie était parfaitement identique à celle du perso de Bernardo. Seuls, la couleur de sa peau (ocre jaune, la couleur générique de tous les bots de WARSOW) et le logo dorsal du jeu, à moitié dissimulé par la grande capuche rabattue en arrière, signalaient sa réelle identité. D’une démarche tranquille, il s’approcha de Bernardo et salua d’une petite courbette.

″ Mon nom est #800861A8 FFFE, mais tu peux m’appeler . À tes ordres, Maître. Puis il se mit en position de repos, bien campé sur ses jambes légèrement écartées, mains jointes dans le dos. Il dodelinait imperceptiblement de la tête, au rythme de sa respiration, lente et profonde, tout en balayant la pièce d’un regard distrait. Interrompant en douceur le petit silence qui s’était installé dans la chambrée, la voix de synthèse reprit la lecture du message d’accueil.

″ Ne considérez pas seulement votre compagnon-bot comme un animal domestique. Dans les arènes, en tant qu’éclaireur, pour surveiller vos arrières, sécuriser une zone déterminée ou mener une attaque conjointe, il sera un précieux allié. De sa part, vous pourrez compter sur une loyauté sans faille qui peut aller jusqu’au sacrifice. Ce bot est en quelque sorte votre jumeau astrologique. C’est à dire que l’ensemble de ses statistiques de départ sont calquées sur celles de votre personnage, ses techniques de combat et de déplacement sont donc un reflet fidèle de vos propres aptitudes et carences. En outre, il est doté d’une intelligence artificielle capable d’apprentissage. Ses statistiques évoluent au même titre que les vôtres, selon un système commun d’acquisition de points d’expérience. À seule différence que, dans le cas des bots, et ce, pour des raisons nécessitées par l’équilibre global de la difficulté du jeu, les coefficients appliqués aux XP acquis sont très légèrement inférieurs à ceux des joueurs humains. Nous vous recommandons fortement de mettre à profit la similitude de vos caractéristiques pendant votre entraînement à la WARSOW Royal Academy. En observant bien le comportement du bot, vous disposerez d’un bon moyen pour déceler vos faiblesses tactiques ou techniques et serez à même de les corriger. Sachez enfin que votre serviteur dispose d’une certaine autonomie. Ainsi, en votre absence, ou en attendant que vous le convoquiez, il continue à circuler et à se battre sur les serveurs du jeu. Voilà. Le téléporteur est réglé sur la destination du C.A.R., où vous pouvez dès à présent vous rendre et prendre part à la Formation de Niveau 1, dont un nouveau cycle débute toutes les demi-heures. Bonne chance, guerrier. Que les influences de Mars et Jupiter vous soient propices. Soyez modeste dans vos victoires, digne dans vos défaites et n’oubliez pas que tout ceci reste un jeu. Maintenez la touche F1 enfoncée pour appeler le menu principal de votre PDA, puis cliquez sur l’onglet Bot de votre répertoire et transmettez-lui vos ordres.

En guise de rappel, la dernière info du message d’accueil se mit à clignoter au centre de l’écran. Bernardo obtempéra. Parmi les directives, hiérarchisées en trois catégories de priorité, le joueur choisit la première : Suis-moi.

Bernardo se figea soudain, le cœur battant à 100 à l’heure, le cerveau tétanisé. Il était face au téléporteur, stoppé dans son élan par un émoi qui n’avait rien à voir avec le sentiment d’excitation que tout gamer peut ressentir lorsqu’il se lance à la découverte d’un jeu. Les bots, il connaissait bien, pour avoir écumé les deux Atomic Soldier. À maintes reprises et dans tous les modes de difficulté, il en avait combattu, terrassé, côtoyé au titre d’allié, chaque créature artificielle, lors de mémorables duels, Matches à Mort ou Chasses au drapeau qui pouvaient durer toute la nuit. Toutefois, jouer en ligne, s’était une grande première pour lui. Il n’avait encore jamais eu l’occasion d’affronter un adversaire humain, que ce soit sur le net ou en réseau local, pas même essayé avec un de ses neveux une partie de tennis, une course de Kart en duel sur console. C’est dire. Du jeu vidéo, le vieux garçon ne connaissait que la pratique en solo, ayant trouvé en cette activité à la fois un moyen pour sortir du rôle d’éternel spectateur dans lequel il s’était, à de multiples égards, laissé enfermer ; et un lieu de refuge, d’oubli, de solitude sécurisante, grâce auxquels il pouvait échapper à toutes ses peurs.

WARSOW était exclusivement un jeu massivement multijoueur, ça, malgré une capacité de compréhension et des facultés cognitives pour le moins limitées, Bernardo en avait plus ou moins conscience lorsqu’il s’était procuré le cédérom. Sa perception confuse de ce à quoi pouvait ressembler un jeu sur Internet n’était du reste pas très différente de celle de la majorité des gens. Il voyait ça comme un genre de miracle, faisant appel à un ensemble abstrait de technologies obscures, qui fait qu’à tel endroit, un clic de souris se transforme en tir de roquette, pour, là, à des milliers de kilomètres de distance et quelques centièmes de secondes plus tard, prendre l’apparence d’une explosion, perçue sur le plan émotionnel par un individu parfaitement anonyme comme une claque en pleine poire.

Notre ermite, planqué sous sa casquette et derrière son écran, qui se croyait jusqu’à présent coupé du monde, bien à l’abri de toutes les vicissitudes des relations humaines, venait de découvrir avec effroi que l’extérieur était sur le point de s’introduire dans sa forteresse. Comble du paradoxe, le jeu vidéo, instrument royal de sa fuite misanthrope, avait justement ouvert cette lucarne sur le monde. En franchissant le seuil du téléporteur, il allait atterrir sur une gigantesque place publique immatérielle, fréquentée par tout un tas d’inconnus. Des vrais gens, dont il craignait par dessus tout, pour en avoir maintes fois fait la douloureuse expérience, la nature cruelle et moqueuse des intentions. Les gens sont méchants. Ce précepte absolu était le fil conducteur de la vie du pauvre homme, convaincu au plus au point qu’on ne pouvait voir en lui qu’un Quasimodo répugnant, infirme, condamné à n’inspirer, dans le meilleur des cas, qu’un vague élan de sympathie embryonnaire, aux forts relents de pitié.

Dans les faits, derrière le caractère impersonnel de la machine, il règne, notamment chez les joueurs réguliers, un esprit amical fait de politesse, d’entraide et de respect, ne manquant pas de s’exprimer à la moindre occasion. Par exemple, les joueurs utilisent de courts messages prédéfinis pour se saluer avant un duel, se souhaiter bonne chance, féliciter l’adversaire lorsqu’ils font les frais d’un tir particulièrement adroit. La tradition veut aussi que les combattants se remercient à la fin du match. Mais les échanges vont souvent au delà du rituel courtois. Grâce à un langage simplifié fait de Smileys, d’expressions toutes faites et d’acronymes, les joueurs se livrent souvent à un partage instantané de leurs émotions. Pourtant, Bernardo, conscient de son handicap et de sa différence, ne voyait aucune circonstance particulière qui lui permette de ne pas être d’office exclu de la communauté.

Plusieurs longues secondes s’écoulèrent avant que Bernardo puisse endiguer la vague de panique qui avait balayé toute pensée logique. Ses pupilles décalées papillonnaient éperdument dans tous les sens et témoignaient de la détresse dans laquelle il était plongé. Finalement, il ôta son casque audio et, par paliers, retrouva les repères de son entourage immédiat. La petite douleur du dossier de la chaise qui lui rentrait dans le gras au niveau des omoplates ; la salle de séjour avec son plafond en poutres apparentes, son mobilier de style campagnard et sa grande baie vitrée côté jardin ; sa mère endormie, éclairée par la télé qui s’adressait à elle-même ; dehors, les cris des hirondelles dans le nid sous le toit de l’appentis, avec, un peu plus loin, le ronronnement du moteur d e la tondeuse d’un voisin mitoyen. Le téléporteur lui apparaissait toujours comme une brèche dans son système de défense, mais la réalité apaisante du petit pavillon tranquille, planté au beau milieu de son coin de banlieue sans histoires, avait fini par reprendre ses droits.

Son angoisse sans nom ramenée aux proportions d’une petite appréhension raisonnable, le joueur se sentit prêt pour le grand saut. En plus, il n’était pas tout à fait seul. était là, à ses côtés, attentif aux gestes de son maître, d’un calme olympien presque communicatif. Il n’en fallait pas plus. Bernardo, soutenu par la dévotion illusoirement amicale de son bot, réajusta ses écouteurs et, d’une courte pression sur la touche Avant, entra dans la cabine.

Chapitre 4

J’arrive. Surtout n’intervenez pas. Retenez le bonhomme et attendez-moi.

––-Message d’origine––- De : [BAFC]King^Kaneda (mailto:kingkaneda@bafc.com) Envoyé : mardi 21 juillet 2002 15:51 À : [BAFC]Burning^Angel Objet : Venez voir ça

Patron, dès que vous aurez mon message, connectez-vous et rejoignez-moi au secteur francophone du CAR. Je suis de permanence au premier cycle d’entraînement et il se passe de drôles d’événements. Un nouveau joueur qui possède une technique de déplacement véritablement prodigieuse a débarqué depuis un petit moment et il vient de réaliser toute une série de figures acrobatiques incroyables. C’est simple, il a franchi à vue tous les parcours de saut de la zone d’entraînement, y compris les deux derniers passages en niveau de difficulté 8C+. Il s’est même permis d’improviser plusieurs mouvements inédits sur des zones dont on croyait avoir exploré toutes les possibilités. Au point qu’un certain nombre de témoins, dont plusieurs membres du BAFC qui étaient là pour s’échauffer, commencent à se demander si ce type aurait pas trouvé un moyen de tricher avec les lois physiques du jeu, ou si c’est pas un gamer pro cachant son identité et nous jouant une grosse blague, ou même si ça ne serait pas un bot. Ce qui m’étonnerait, étant donné que ses stats d’agilité ont l’air OK et que si j’avais déjà vu un tel style et une telle maîtrise du triple saut, je m’en souviendrais. Le truc bizarre, c’est que le type refuse de nous causer en mode vocal et les quelques réponses en mode texte auxquelles on a eu droit sont pas très cohérentes, on dirait le langage d’un gosse de 5 ans. J’enregistre la vidéo complète de sa prestation, mais le mieux serait que vous veniez y jeter un œil directement.

LE BURNING ANGEL FLYING CIRCUS - PREMIER CONTACT

ENVOI. Celui qui se faisait appeler Burning^Angel détourna les yeux de l’écran et reprit confortablement place dans le creux de son fauteuil aux formes ergonomiques, épousant, des reins jusqu’à la nuque, le moindre galbe du dossier qui bascula sur son articulation d’une bonne vingtaine de degrés en arrière. Les jambes allongées et croisées, les coudes appuyés contre les flancs, ses mains jointes à hauteur de menton imitèrent le mouvement souple d’une araignée en train de faire des pompes sur un miroir, tandis qu’il affrontait nonchalamment le regard foudroyant de son interlocuteur.

En face de lui, un certain Edmond Leverat, témoignant d’une brutalité et d’un manque de retenue qui juraient passablement avec le raffinement manifeste de sa panoplie d’homme d’affaires, venait de prendre la parole. Mocassins cousus main à semelles cuir, au lustrage éclatant, costume croisé anthracite de coupe impeccable sur chemise blanche, col boutonné et cravate à fine rayures assortie. Cette dernière étranglait un cou de taureau, prolongé lui-même d’un menton en galoche, une bouche pincée, des joues creusées par la violence verbale de sa diction, hargneuse et péremptoire. Des pommettes saillantes, un œil plus que noir, complétaient le faciès énergique, sanguin, de l’homme au crâne luisant qui avait bondi de son siège et brandissait maintenant son index tendu par dessus le bureau.

Burning^Angel ne trembla pas d’un cil. Il se contenta de répondre silencieusement à cette tentative d’intimidation en s’illuminant d’un léger sourire, lequel n’arrangea en rien l’humeur de celui à qui il était adressé. Contrairement à ce que pouvait croire Leverat, il savait de manière très précise à qui il avait affaire : un serpent de la pire espèce, businessman cruel, assoiffé de pouvoir, sans scrupules, d’une perversité absolue au sens psychanalytique du terme.

Fondateur, ex-dirigeant, encore actionnaire majoritaire, d’Exploten, une importante société de sous-traitance, filiale de Systel Technologies, spécialisée dans la conception/fabrication de composants électroniques et de systèmes de communication destinés à des applications militaires de pointe, Leverat a occupé pendant onze ans le poste de Directeur Régional Senior, en charge du développement de l’ensemble des activités industrielles du groupe dans les pays du Sud-Est Asiatique. À partir de la fin des années 80, mettant à profit la soudaine volonté du gouvernement birman d’ouverture de son territoire aux investisseurs étrangers, cet ancien ingénieur en électronique de cinquante cinq ans a discrètement orchestré l’implantation de plusieurs usines de semi-conducteurs au Nord du Myanmar. Systel figure à ce titre parmi les premiers à répondre à cet appel de capitaux, pactisant ainsi avec une des plus sinistres juntes militaires du monde, véritable narcodictature, maintes fois montrée du doigt par tous les organismes de défense des droits de l’homme. Aujourd’hui, de retour en Europe, Edmont Leverat, brigue le siège de Secrétaire général au sein du conseil d’administration du groupe, candidature discutée, mais solidement appuyée par différents membres du conseil, dont le vice-président.

TO BE CONTINUED

Posted on 2018-04-22   #warsow  






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